Texte par Jessica Alcide

Images par Rush Jagoe

Lorsque vous songez à la Louisiane, les parades du Mardi gras, les beignets du Café du Monde ainsi que les sonorités de jazz et de blues dans les rues de La Nouvelle-Orléans vous viennent probablement à l’esprit. Ou peut-être pensez-vous aux marécages des bayous infestés d’alligators et aux allées de chênes verts dégoulinant de mousse. On y trouve effectivement tout cela, mais il y a un autre élément du patrimoine dont on parle moins : les origines de la culture créole et de la langue française de Louisiane. 

« Je souhaite inspirer les gens à percevoir les plantes d’une autre manière. Au lieu de considérer une herbe comme banale, vous pourrez apprendre qu’en fait, c’est la lizard’s tail, “herbe à Malo” en français, qui pousse dans les bois et dont les feuilles, les racines et les fleurs ont des propriétés anti-inflammatoires. »

Pour remettre les choses en contexte, au début du 16e siècle, les colons français arrivent au Canada dans les régions du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard et se surnomment eux-mêmes «Acadiens». En 1755, les tensions qui s’accentuent entre les gouvernements français et britannique, quant aux droits de propriété des terres, mènent à la déportation forcée de la plupart des Acadiens de la Nouvelle-Écosse vers des territoires d’Europe et des États-Unis, incluant la Louisiane. Les Acadiens qui se sont alors installés en Louisiane ont vu leur culture se fondre à celle de la population créole, plus répandue et composée d’Africains, d’Allemands, de Français et d’Espagnols, tout en intégrant petit à petit les savoirs et traditions des peuples autochtones. Dans les dernières décennies, une partie de l’héritage créole de la Louisiane s’est mise à disparaître, résultat d’un siècle de répression de la part des éducateurs et des bureaucrates au nom de l’américanisation. Mais grâce à une communauté grandissante de gens comme Jonathan Olivier, fondateur de l’entreprise le Jardin Communautaire Frozard, les traditions ancestrales de la Louisiane retrouvent un second souffle. 


Jonathan réside à une demi-heure de route au nord de Lafayette. Il a été initié à la culture louisianaise francophone tôt dans sa vie puisque ses parents et grands-parents parlaient la langue, lui transmettant ainsi des fragments de leurs connaissances. Il devient ensuite journaliste et déménage à Nashville, mais se rend vite compte que la ville et le travail de bureau ne lui conviennent pas. Il était plutôt en quête d’un but, d’une inspiration. C’est en lisant des auteurs comme Michael Pollan et Mark Sundeen, auteur du livre The Unsettlers («À la recherche d’une vie meilleure dans l’Amérique d’aujourd’hui»), traitant de l’agriculture écoresponsable et d’une existence éthique en marge des sentiers battus, que Jonathan devient un adepte. « Ces lectures, à propos de nos systèmes alimentaires et du fait qu’ils peuvent être néfastes pour notre santé, se sont mises à résonner de plus en plus dans ma tête. Je me suis rendu compte qu’en grandissant en Louisiane, je ne m’étais jamais questionné sur la provenance de nos aliments. » En 2017, il se lance dans un voyage à travers les États-Unis afin de travailler et d’en apprendre davantage sur les petites fermes biologiques en poursuivant son métier de journaliste pigiste. Il y a appris des techniques d’agriculture telles que les cultures biodynamiques et bio-intensives : «En septembre 2018, je suis allé travailler avec l’herboriste Hélène Mathieu, à Québec, qui se spécialise dans l’étude des plantes locales et indigènes. Son influence m’a permis d’être capable de cultiver différents types de plantes médicinales. Je me souviens tout particulièrement d’une certaine récolte d’orties et de la sensation de brûlure lorsqu’on les cueille».


Ces moments passés à Québec lui ont fait réaliser deux choses : la maison lui manquait énormément et il s’interrogeait sur ses origines. «Je me demandais constamment : qu’est-il arrivé en Louisiane pour que notre aptitude à cultiver de cette façon se soit perdue ?» En constatant combien les Québécois étaient fiers de leurs origines et de leur langue, il s’est senti inspiré au point de commencer à penser à construire une ferme biologique sans labour, en Louisiane, qui pourrait servir à la fois de projet culturel et patrimonial : «Je voulais faire ma part dans la reconquête de notre patrimoine linguistique français et créole». Après avoir participé à un programme d’immersion française en Nouvelle-Écosse, il a travaillé dans une ferme francophone où il a découvert la culture québécoise. En 2019, il démarre son tout premier jardin maraîcher bio-intensif bilingue à Arnaudville, en Louisiane : Le potager d’Acadiana.  Avant et pendant la pandémie, Jonathan a approvisionné sa communauté en légumes frais aussi bien en français qu’en anglais : «J’avais des affiches en français et je tenais à toujours saluer les gens en français pour qu’ils sachent qu’ils pouvaient me parler en français. C’était génial parce que je me suis fait plusieurs nouveaux amis parlant français et créole et j’ai développé une entreprise qui pouvait servir à promouvoir, et même à renforcer, notre minorité linguistique». Selon Jonathan, un nombre croissant de jeunes gens revendiquent leur héritage culturel et voyagent jusqu’en Nouvelle-Écosse pour connaître leurs racines : «Les gens essaient d’utiliser cette langue dans leurs vies personnelle et professionnelle, car ils veulent la préserver et la faire revivre. C’est une part importante de nous-mêmes et le coeur de ce projet agricole».

 

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*Ici adapté pour le web. Vous pouvez lire l'article complet dans le troisième numéro du Magazine Growers & Co.
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