Texte par Caitlin Stall-Paquet

 

Né en Haïti et élevé à Montréal, l’entrepreneur et agriculteur Jean-Philippe Vézina, anciennement consultant et administrateur dans le secteur communautaire dans plusieurs quartiers multiculturels de Montréal, se remettait d’un épuisement professionnel lorsqu’il décida de faire une pause afin de réévaluer ses priorités de vie. C'est lors de cette période charnière qu'il découvre le jaden lakou («jardin» de cour en créole). En régions rurales d’Haïti, le Lakou désigne l’espace commun autour duquel les familles élargies s’organisaient en grappes de maisons entourant une cour centrale et des jardins cultivés collectivement.

Après l’indépendance de Haïti en 1804, les nouveaux libres d’ascendance africaine ont ainsi adopté le Lakou comme moyen de se protéger contre toute action de l’État tendant à rétablir le modèle de la plantation. Le Lakou était un « système égalitaire sans État » tirant ses origines des traditions culturelles de l’Afrique de l’Ouest et de certaines pratiques agricoles autochtones des Antilles. Le jardin Lakou a longtemps joué un rôle d’appoint alimentaire, médicinal et ornemental. Cette approche permettait de valoriser les ressources biologiques, organiques et minérales présentes et de protéger les sols. Malheureusement, il tend à disparaître à cause de l’urbanisation. 

La religion vaudou est également imbriquée dans le lakou, particulièrement sur le plan des traditions africaines valorisant à la fois la nature, la terre et ses habitants. Les choses commencent à prendre forme lorsque Jean-Philippe rend visite à une amie qui venait de lancer un programme de formation en agriculture à petite échelle et en reforestation suivant les concepts de la tradition du lakou, dans la région de Jacmel, en Haïti. L’idée de passer ses journées à l’extérieur et de se consacrer à l’agriculture a soudainement éveillé son esprit entrepreneurial. Il décide de retourner sur les bancs d'écoles pour compléter une formation en agriculture bio-intensive avec l'agriculteur américain Conor Crickmore et son programme Neversink Courses. Il suivra égale- ment les enseignements de Leah Penniman, auteure afro américaine du livre Farming While Black et cofondatrice de Soul Fire Farm.

Cette approche agricole bio-intensive implique un espacement serré entre les plants, une préparation du sol en profondeur, le compostage et une compréhension des systèmes végétaux en tant que réseau interconnecté. C’était aussi le moyen idéal de garder un contact avec sa culture d’origine, comme l’avaient fait les générations précédentes : « Pour les Haïtiens, c’était une façon d’assurer une forme de souveraineté alimentaire, mais aussi de revenir à leurs racines. Le concept de lakou, à la manière de la religion vaudou, provient des traditions africaines », résume Jean-Philippe.

« La plupart des personnes arrivant au Canada sont en très bonne santé. Puis, une fois ici, ils perdent leurs repères alimentaires. »

Au début, il voulait desservir les restaurants et les épiceries spécialisées, mais la pandémie l’a poussé à se tourner vers la distribution de paniers pour les particuliers. Au cours de ses livraisons hebdomadaires, sa mission principale est d’aider les Afro-descendants à se reconnecter à leur culture grâce aux aliments frais. Les Jardins Lakou comptent aujourd’hui 65 abonnements aux paniers. En travaillant avec des communautés d’im- migrants, principalement dans les quartiers Côte-des-Neiges et Saint-Michel, à Montréal, Jean-Philippe remarque une tendance à la détérioration de l’état la santé des nouveaux arrivants : « C’est essentiellement lié à la pauvreté et à la marginalisation, mais aussi à la difficulté d’accéder à des aliments qui nous représentent en tant qu’Afro-descendants », explique-t-il.


Ces changements sont facilement quantifiables puisque les nouveaux immigrants sont tenus de présenter un bilan de santé. Vézina ajoute qu’il y a une grande quantité de données qui démontrent l’importance d’une alimentation culturellement appropriée.

Pour tenter de contrer ce manque, Jean- Philippe cultive des aliments de base du jardin afro-descendant, tels que l’okra, la chayote, la patate douce, le concombre épineux, plusieurs variétés de piments forts ainsi que des petits fruits et fines herbes tirant leurs origines des traditions culinaires des Caraïbes, des États du Sud des États- Unis, du Brésil et de l’Afrique de l’Ouest. La christophine, des feuilles d’amarante (Lalo), le choux cavaliers (Collard), des variétés d'aubergines et d'oseilles - voici d'autres exemples de produits maraîchers afro antillais que les clients des Jardins Lakou pourront retrouver dans leur assiette. Jean-Philippe souhaite également mettre de l'avant les contributions importantes des premières nations des Amériques à nos diètes par les produits qu'ils nous ont fait découvrir tels que le mais, les haricots, les courges, les piments et de nombreux fruits.

 

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*Adapted for online, read the full article in the fourth edition of Growers & Co. Magazine
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